LE MONSTRE DU LAC

Transcription de l'espagnol au français par JuliánEspaña, tous droits réservés, ©. 

 

 

Dans l’ancienne vallée de Mexico, entre les bois et les eaux cristallines, naquit un puissant empire. Les Mexicas (= anciens habitants du Mexique) s’installèrent au bord des lacs, et là, ils cultivèrent, pêchèrent et firent d’abondantes récoltes. Un animal étrange, qui vivait dans les canaux, avait toujours attiré leur attention et ils en firent une légende. L’Axolotl est une salamandre aquatique qui pourrait bien servir de symbole à la ville de Mexico, car il n’existe nulle part ailleurs dans le monde. Vénéré par les anciennes cultures, ayant suivi l’histoire de notre pays et servi de remède à certaines maladies humaines, l’Axolotl se retrouve aujourd’hui dans le « Livre Rouge » des espèces en voie d’extinction. Voici son histoire...

Sur le plateau central du Mexique, entre les montagnes boisées et la vue spectaculaire sur deux sommets couverts de neiges éternelles, il y avait toute une série de lacs qui se rejoignaient parfois pour former une étendue d’eau de plus de 60 kilomètres de long. Dans cette somptueuse vallée, la vie bouillonnait sous toutes ses formes. Ses eaux étaient saumâtres au nord et douces au sud, grâce au dégel des volcans qui se trouvent à proximité. C’est là que s’établit l’un des empires les plus puissants du continent : l’empire mexica.

C’est dans les lacs de la vallée de Mexico que les Mexicas trouvèrent de quoi se nourrir : ils y pêchaient, y capturaient des oiseaux aquatiques, y collectaient des insectes, et chassaient au bord de l’eau et dans les bois. Les Mexicas regroupèrent les terres fertiles en îlots qu’ils appelaient « chinampas ». Là, ils cultivèrent le maïs, le haricot, le piment, et tout ce qui était nécessaire pour subsister. Et, afin de pouvoir circuler librement lors du transport des récoltes, ils séparèrent les « chinampas » de canaux d’eau. C’est là que vivait et que se cachait un animal fuyant, un être monstrueux qui, quoique petit, a toujours attiré leur attention.

Avec ses petits yeux myopes, ses pattes graciles, et sa puissante queue lui servant de nageoire, il avançait silencieusement au fond de l’eau : l’Axolotl dominait un vaste territoire. C’était un animal unique, endémique des lacs de la vallée de Mexico et, de plus, il servait de régulateur naturel pour l’équilibre de l’eau. Cet étrange animal signifia tant de choses pour les Aztèques qu’ils l’associèrent au Dieu Xolotl, le frère jumeau de Quetzalcóatl, le serpent à plumes et Dieu du Vent, le plus important dans la religion mexica.

Voici comment naquit la légende : après avoir créé le cinquième soleil, les Dieux devaient se sacrifier pour que ce dernier se mette en mouvement. Quand arriva le tour de Xolotl, il prit la fuite, car il refusait de mourir. Il se cacha à plusieurs endroits, en se transformant. Quand enfin il se cacha dans l’eau, transformé en Axolotl, il fut retrouvé et sacrifié.

L’Axolotl, ou Ambystoma mexicanum, est un amphibien comportant une queue qui appartient au groupe des Salamandres. C’est le plus grand prédateur de l’habitat dans lequel il évolue, et il use d'une technique qui s’avère toujours efficace : caché entre les eaux troubles, il attend qu’une proie se présente ; il observe de ses tout petits yeux et, armé de papilles sensitives toujours en état d’alerte, il s’arme de patience. L’Axolotl attend et attend… jusqu’à ce que quelque chose passe à proximité de sa gueule et qu’il tende son piège : l’Axolotl ouvrira d’un seul coup son large museau afin de créer un vide dont il sera très difficile de réchapper. Il dévore tout ce qui passe près de lui : insectes, crustacés, poissons, d’autres amphibiens, et même des souris qui tombent à proximité de ce monstre du lac. Et ce n’est pas tout : il peut également se révéler cannibale. D’ailleurs, une partie de la diète de l’Axolotl n'est autre que l'un de ses congénères ! Même ses frères et sœurs peuvent devenir de malchanceuses victimes. En fait, il s’agit d’une stratégie de la nature qui fait que, parmi les milliers de larves, seules les plus fortes survivent.

Sa reproduction est également surprenante. Au cours de la saison froide – janvier et février – les Axolotls commencent à faire la cour. Les femelles déposent sur la végétation aquatique un informe chapelet pouvant aller jusqu’à 1000 œufs, lesquels sont immergés dans une gélatine transparente. Les bébés Axolotls se développent ainsi, dans une sphère cristalline. À la naissance, ils mesurent presque la même taille que l’ongle du petit doigt, et se nourrissent de puces d’eau et autres microorganismes. Lors de cette étape, ils sont la proie d’une infinité d’animaux, et contribuent ainsi à l’équilibre naturel du lac. Les Axolotls mettront près de deux ans pour atteindre leur taille maximum de 30cm. L’Axolotl, dans le passé ou à l’heure actuelle, compte peu de prédateurs naturels : parmi eux, les grandes couleuvres et les hérons. Néanmoins, ce ne sont pas ces prédateurs qui représentent la plus grande menace pour les Axolotls. Le danger est autre...

L’ancien royaume de l’Axolotl est en voie de disparition. Alors qu’il disposait auparavant d’immenses lacs pour se déplacer et se nourrir, il survit à l’heure actuelle dans les eaux polluées du lac de Xochimilco, à Mexico.

Arturo Vergara Iglesias (biologiste) : « l’Axolotl est classé “espèce en voie d’extinction” à partir de la publication de la NOM (Norme Officielle Mexicaine) 059 de l’année 2010. Dans la dernière NOM, sa classification était différente : “espèce sujette à protection spéciale”. Cette classification signifie que l’animal n’existe pratiquement plus dans son habitat naturel. »

À l’instar de tous les amphibiens, l’Axolotl possède une peau très sensible : c’est grâce à elle qu’il respire et qu’il absorbe de nombreuses choses, y compris les polluants. L’environnement dans lequel il évolue est pauvre en oxygène, c’est pour cela qu’il doit agiter ses branchies : afin de créer de petits courants grâce auxquels se réalisent des échanges gazeux. Néanmoins, quand il y a des matières organiques en excès, c’est-à-dire lorsque nous jetons nos déchets dans l’eau, l’oxygène disponible se réduit, et les êtres aquatiques s’asphyxient littéralement.

En plus de la pollution et de la réduction de son environnement, des espèces exotiques ont été introduites et, comme elles ne sont plus en présence de leurs prédateurs naturels, elles colonisent et augmentent leur population de façon alarmante. Ces espèces ont mis l’Axolotl en danger, ainsi que d’autres espèces locales, lesquelles doivent désormais faire face à de nouveaux ennemis.

Arturo Vergara Iglesias (biologiste) : « L’Axolotl est un animal qui présente un taux élevé de prédation, principalement les oiseaux aquatiques (Xochimilco a près de 7 espèces de hérons), les poissons, quelques reptiles, tortues, couleuvres d’eau, les poissons comme les Carpes ou les Perches qui se nourrissent d’Axolotls à certaines étapes de leur vie. »

Des poissons, comme la Perche du Nil ou la Carpe, doivent se rassasier avec ce qu’ils trouvent à portée de main, ou de la bouche. Outre le fait qu'elles se nourrissent de petites larves, elles font des ravages également sur les Axolotls.

Luis A. Osorio Olvera (étudiant en Master) : « L’introduction de la Perche et de la Carpe est due à un programme d'approvisionnement de la part du gouvernement dans les années 70. Le but était que les pêcheurs aient de quoi subsister. Mais le problème, c’est qu’ils n’ont fait aucune étude concernant l’impact que cela aurait sur l’environnement, et ils les ont introduites sans mesurer les risques qu’impliquait ce type d’introduction. »

Et il y a quelque chose d’encore plus grave. L’Axolotl est à la merci du plus grand danger : l’Homme. Cependant, ce même Homme peut devenir le sauveur de cette espèce. Il existe heureusement des personnes et des institutions qui, face au danger de perdre une espèce emblématique et incroyable, ont commencé à réaliser des projets, comme celui qu’est en train de développer le Centre d’Investigations Biologiques et Aquicoles de Cuemanco (CIBAC), qui se trouve au cœur du dernier bastion du royaume de l’Axolotl : Xochimilco.

Fernando Arana Magañón (biologiste) : « Le projet que nous avons au CIBAC consiste en la conservation de l’une des espèces endémiques les plus représentatives de la zone lacustre de Xochimilco : l’Axolotl. Une convention a été passée avec le bureau de l’environnement (SEMARNAT) : grâce à elle, nous avons obtenu la possibilité de reproduire en masse les Axolotls dans le but d’assurer leur conservation. »

 

Abigail Rodríguez (biologiste) : « Le CIBAC nous permet actuellement de manipuler cette espèce qui est en voie d’extinction. Toute la reproduction qui ressort de cette réserve, nous pouvons nous en servir pour réaliser des recherches, des donations ou des ventes. »

C’est dans ce centre que sont réalisées les reproductions en captivité des Axolotls et, ultérieurement, il a été prévu que des études seraient menées afin de connaître la quantité de population qu’il existe à l’état sauvage.

Arturo Vergara Iglesias (biologiste) : « Tous les reproducteurs que nous avons ici, au CIBAC, sont identifiés, marqués individuellement grâce à une puce d’identification. Ce dispositif nous permet d'être totalement sûrs de qui se reproduit et, de cette manière, nous savons d’où provient chacune de nos descendances, qui sont les parents, et ainsi nous pouvons contrôler leur bagage génétique. »

Dans une autre zone, mais toujours à Xochimilco, il y a le projet de production, conservation et maintien de l’Axolotl mexicain : on tâche d’atteindre la conservation totale, main dans la main, avec l’aide des habitants de la région.

Arturo Vergara Iglesias (biologiste) : « Le travail de production d’Axolotls en bassins extérieurs a pour but de contrôler la prédation naturelle, la qualité de l’eau, et de faciliter la gestion des organismes vivants. Nous développons des technologies qui permettent l’épuration biologique préalable de l’eau. Ces systèmes de confinement sont très pratiques pour veiller sur les Axolotls. Le but est la conservation des Axolotls, mais également de son habitat. »

Voilà 5 ans que ce projet est en place. Depuis 2007, une convention de collaboration entre la UAM (Universidad Autónoma Metropolitana) de Xochimilco et le bureau de l’environnement a été passée dans le but de reproduire et de conserver cette espèce.

Bien que vivant dans la même vallée, dans la même ville, beaucoup de Mexicains ignorent l’histoire de l’Axolotl. Le plus curieux, c’est que l’histoire de cet être énigmatique et fabuleux a toujours été présente dans celle du Mexique. À la fin du XIXe siècle, une fois l’intervention française terminée, alors que les troupes étrangères retournaient dans leur pays, un curieux Général fit la connaissance de l’étrange monstre du lac. L’animal le surprit tellement qu’il ordonna qu’on en capture deux douzaines. Les Axolotls, certains Albinos, supportèrent le long voyage transatlantique et arrivèrent finalement à Paris. On y établit une colonie d’Axolotls qui commença à se reproduire en captivité. Des institutions scientifiques à travers le monde commencèrent à s’intéresser à cette salamandre si particulière, et à ses incroyables caractéristiques. Ils en demandèrent des spécimens.

Le Japon et les États-Unis commencèrent à étudier le monstre du lac mexicain ; et ce, à tel point qu’aujourd’hui l’Axolotl est l’animal d’expérimentation le plus utilisé au monde, après le rat de laboratoire. Ce qui a le plus surpris les scientifiques, c’est son pouvoir de régénération hors du commun : en effet, si l’Axolotl perd une patte, une branchie, ou une partie de la queue, il se régénérera. On a exploré la plasticité de ces étranges animaux mais, surtout, on a commencé à l’étudier à des fins médicales, en particulier pour sa propriété qui permet de solutionner certains problèmes de la glande thyroïdienne chez les humains. Bien qu’il existe des Axolotls dans différentes institutions au niveau mondial, il est primordial de le conserver dans son habitat naturel, car c’est là que réside la richesse génétique de l’espèce.

D'autres efforts ont été réalisés pour sauver l'Axolotl : l'étude de l'interaction de ce dernier avec d'autres espèces. De cette façon, on comprendra mieux sa biologie, et il y aura plus d'alternatives quant à sa conservation. À la UNAM (Universidad Nacional Autónoma de México), on réalise d'intéressantes expériences avec l'un de ses prédateurs naturels : la couleuvre Thamnophis.

Sandra F. Arias Balderas (docteur en sciences) : « Actuellement, au vivarium, nous réalisons plusieurs expériences afin d'en connaître davantage sur le comportement et la biologie de l'Axolotl. L'une des expériences que nous avons menées s'est faite à partir d'une couleuvre d'eau, du genre Thamnophis. Cette espèce a toujours été prédatrice, aussi bien de poissons que d'amphibiens, et donc de l'Ambystoma, habitant du lac. Ce qu'il ressort de ces expériences, c'est la façon dont sa présence, en tant que prédateur, influe sur le comportement de l'Ambystoma en général. »

Au sud de la ville, on étudie l'impact des prédateurs introduits à Xochimilco.

Luis A. Osorio Olvera (étudiant en Master) : « La Perche et la Carpe s'attaquent à l'Axolotl dans les premières phases de son cycle de vie, c'est-à-dire avant qu'il ait atteint l'âge d'un an. Donc ces espèces s'en prennent aux oeufs et aux petites larves qui mesurent entre 0 et 5cm. Dès leur introduction, nous nous sommes rendus compte que la population des Axolotls avait énormément diminué. Ce que nous cherchons à savoir, c'est quel est le véritable impact de la prédation des Perches sur la population des Axolotls. Nous voulons déterminer cela moyennant un modèle expérimental et, par la suite, le transférer à un modèle mathématique. »

Bien qu'il y ait encore beaucoup à faire dans le processus de préservation de l'Axolotl, il y a quelque chose de très positif : les gens de la région se sont rendus compte de l'importance de cette espèce et de sa conservation.

Fernando Arana Magañón (biologiste) : « Nous disposons de trois ou quatre zones d'îlots dans lesquels nous travaillons dans le but d'étendre la production et le maintien de cette espèce. »

Arturo Vergara Iglesias (biologiste) : « La communauté locale a toujours été ouverte à de nouvelles alternatives, et elle est très unie. Bien qu'il existe des organisations déjà établies, cette communauté familiale a toujours répondu favorablement, et de façon inconditionnelle, aux travaux à entreprendre. »

Lorsque le travail est effectué à l'unisson (les communautés de Xochimilco, des centres de recherches comme le CIBAC, l'université UNAM et les autorités), tous unis dans un but commun, comme celui de conserver cette espèce unique et emblématique du centre du Mexique, les chances de réussite augmentent de manière significative.

L'une des caractéristiques les plus remarquables du Dieu Xolotl, c'est qu'il a également aidé le genre humain en lui mettant le feu sacré de la connaissance entre les mains. L'Axolotl, à l'instar de Xolotl, est un allié silencieux de l'humanité. Et nous avons du temps car, tel le Dieu Xolotl de la légende, l'Axolotl refuse de mourir.

Date de dernière mise à jour : 23/01/2017